71400 Banque mondiale Pleins feux sur les inégalités Imposition, transferts 5. Lorsque les impôts indirects sont pris en considération, le revenu net des pauvres et des quasi-pauvres peut être inférieur et redistribution des revenus à ce qu’il était avant le prélèvement de l’impôt et les transferts monétaires. en Amérique latine 6. Les pauvres et les quasi-pauvres retirent des avantages considérables des transferts en nature dans les domaines de l’éducation et de la santé. Ces avantages en nature sont Nora Lustig incontestablement progressifs dans tous les pays étudiés2. D ans quelle mesure l’Amérique latine parvient-elle à Quel est le degré de redistribution possible réduire les inégalités et la pauvreté en usant des trans- ferts et du levier fiscal ? Quelle est la progressivité1 du à la faveur de l’impôt sur le revenu des particuliers recouvrement des recettes et des dépenses sociales ? Une et des transferts monétaires ? analyse approfondie de l’incidence des mesures budgé- La réduction des inégalités de revenus et de l’extrême pauvreté taires dans des zones urbaines en Argentine, qui concentrent trois par le biais de l’impôt sur le revenu des particuliers et des transferts quarts de la population, ainsi qu’en Bolivie, au Brésil, au Mexique, au monétaires directs varie de manière significative d’un pays à l’autre Pérou et en Uruguay, permet de tirer les conclusions suivantes : comme l’illustre la figure 1. Dans notre exemple, les systèmes de 1. Le degré de redistribution des revenus et de réduction de la transferts monétaires et de recouvrement de l’impôt sur le revenu pauvreté varie considérablement d’un pays à l’autre. en vigueur en Argentine et au Brésil sont les plus redistributifs. 2. Il n’existe qu’une faible corrélation entre, d’une part, la taille de À l’opposé, le Pérou est doté du système le moins redistributif. l’administration publique et, d’autre part, l’ampleur et l’efficacité Bien que les pays d’Amérique latine œuvrent en faveur d’une plus de la redistribution des revenus et de la réduction de la pauvreté. grande redistribution, la réduction de la pauvreté et des inégalités 3. Les transferts monétaires à grande échelle, ciblant des pans obtenue par l’imposition et les transferts reste beaucoup plus faible entiers de populations vivant dans la pauvreté, peuvent que celle enregistrée dans les pays de l’OCDE. En effet, ces derniers entraîner une réduction substantielle de la pauvreté extrême. obtiennent en la matière des résultats sept fois supérieurs en 4. À l’heure actuelle, l’impôt sur le revenu des particuliers a une moyenne à ceux de l’Amérique latine3. incidence dérisoire au regard de la redistribution. Il est intéressant de constater que l’ampleur de la redistribution n’est pas nécessairement proportionnelle au volume des dépenses publiques. Par exemple, l’Argentine et la Bolivie affichent des ratios C et article est fondé sur « Fiscal Policy and Income de dépenses primaires (c’est-à-dire l’ensemble des dépenses de l’État Redistribution in Latin America: Challenging the à l’exception du service de la dette) similaires par rapport au PIB Conventional Wisdom », Nora Lustig, coordonnatrice ; (près de 40 %), mais elles obtiennent des résultats diamétralement Argentine : Carola Pessino ; Bolivie : George Gray Molina, Wilson opposés en matière de réduction des inégalités. De la même manière, Jimenez, Verónica Paz, Ernesto Yañez ; Brésil : Claudiney Pereira, l’Uruguay finance nettement moins de dépenses primaires (<30 %) Sean Higgins ; Mexique : John Scott ; Pérou : Miguel Jaramillo. que la Bolivie, par rapport au PIB, mais parvient pourtant à réduire Document de travail du Département d’économie de l’Université Tulane, Nouvelle-Orléans, Louisiane (à paraître). Dirigé par davantage la pauvreté et les inégalités. Le Brésil est le pays qui Nora Lustig et Peter Hakim, le projet « Commitment to Equity » consacre le plus de ressources aux transferts monétaires directs, (CEQ), qui a été mené à bien conjointement par le Dialogue toujours par rapport au PIB, mais il ne parvient pas à réduire la interaméricain et l’Université Tulane, a bénéficié du concours pauvreté avec autant d’efficacité que l’Uruguay qui investit moins financier de l’Agence canadienne de développement international, de ressources dans les transferts monétaires. La Bolivie réserve aux du ministère norvégien des Affaires étrangères, du Bureau régional transferts monétaires une part nettement plus importante de son PIB du PNUD pour l’Amérique latine et les Caraïbes et de la General que le Mexique, mais ne réduit la pauvreté que dans une moindre Electric Foundation. proportion. Département Réduction de la pauvreté et équité : : www.worldbank.org/poverty : : Volume 1, Numéro 2 : : Juillet 2012 Transferts monétaires directs et réduction Figure 1 Réduction des inégalités et de la pauvreté par l’impôt de la pauvreté sur le revenu des particuliers et les transferts monétaires directs Réduction des inégalités (coefficient de Gini, %) Les résultats des recherches révèlent qu’une simple augmen- tation de la capacité globale de dépense d’un État ou de la capacité d’investissement dans des transferts directs n’est pas nécessairement un moyen aussi efficace qu’il n’y paraît de réduire la pauvreté4. Deux conditions doivent être réunies pour que les transferts directs contribuent réellement à la réduction de la pauvreté extrême. Premièrement, les programmes de transferts monétaires doivent couvrir un spectre très large de la population vivant dans l’extrême pauvreté. En d’autres termes, l’éventail des filets de protection sociale existants doit être conçu et mis en œuvre de manière à couvrir, autant que faire se peut, la totalité de ces populations. Deuxièmement, les dépenses consenties au titre des transferts monétaires directs et la proportion des avantages alloués à ces populations doivent être suffisamment importantes pour que les transferts par bénéficiaire comblent au mieux l’écart de pauvreté, c’est-à-dire la distance moyenne entre Réduction de la pauvreté (proportion de la population vivant au seuil le seuil de pauvreté et le revenu par habitant des pauvres. de la pauvreté avec 2,5 dollars par jour, %) Sur les six pays évalués, l’Argentine et l’Uruguay atteignent les taux de réduction de la pauvreté extrême les plus élevés en termes de transferts monétaires exprimés en dollars. Le Mexique et le Pérou sont dotés de programmes soigneusement ciblés, mais le montant des transferts monétaires opérés par ces pays reste trop faible. En outre, les programmes de transferts monétaires directs dans ces deux pays excluent respectivement près de 25 et de 40 % des populations extrêmement pauvres comme l’illustre la figure 2. Il est intéressant de constater que même si le Brésil consent les transferts monétaires les plus importants des six pays étudiés (4,2 % du PIB), le taux de réduction de la pauvreté est inférieur à celui obtenu par l’Argentine, car la part des transferts destinés aux pauvres est nettement plus faible au Brésil qu’en Argentine. Il convient de souligner que le plus important programme brésilien de transferts monétaires (pension pour Source : Nora Lustig, et al., document de travail à paraître. circonstances particulières) ne s’adresse pas aux pauvres. Bien que l’Argentine et le Mexique aient un PIB similaire La Bolivie pourrait mieux cibler ses programmes de protection par habitant, l’Argentine consacre davantage de ressources aux sociale destinés aux pauvres ou envisager d’augmenter substantiel- transferts monétaires (3 % contre 0,75 % du PIB) et une proportion lement les ressources qui leur sont allouées. Le Mexique et le Pérou plus importante de sa population vivant dans l’extrême pauvreté pourraient considérer la possibilité d’accroître les ressources consa- bénéficie de ces transferts (92,5 % contre 66,8 %). Il n’est donc guère crées aux programmes de transferts monétaires directs. Le Brésil, surprenant que les transferts monétaires en Argentine contribuent le Mexique et le Pérou — et surtout la Bolivie — devraient adapter à une réduction nettement plus importante de l’extrême pauvreté. ou élargir leur éventail de programmes de protection sociale afin La Bolivie consacre presque trois fois plus de ressources que le de couvrir des pans plus importants de leur population vivant dans Mexique aux transferts monétaires en pourcentage du PIB, mais l’extrême pauvreté. Le Brésil tente déjà de remédier aux lacunes de comme son produit intérieur brut est plus faible, les transferts par ses programmes de lutte contre la pauvreté (y compris Bolsa Família, bénéficiaire sont inférieurs à ceux du Mexique. Toutefois, si la redis- un programme de transferts monétaires conditionnels visant à tribution est moins efficace en Bolivie, c’est principalement parce que promouvoir les investissements dans l’éducation et la santé des plus de 60 % des avantages concédés dans le cadre du programme de enfants) et il a récemment lancé, dans cette optique, le programme transfert le plus important à l’échelon national — Renta Dignidad, Brasil Sem Miséria (littéralement, un Brésil sans pauvreté extrême) un régime de retraite universelle non financé par des cotisations et Brasil Carinhoso. (1,4 % du PIB) — s’adressent à des non-pauvres. Par ailleurs, seuls 43 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté bénéficient d’un Qui assume la charge de l’imposition ? des principaux programmes de transferts en vigueur en Bolivie, L’impôt sur le revenu est progressif en ce sens que son montant comme l’illustre la figure 2. La priorité accordée par ce pays aux est proportionnel aux revenus perçus en Argentine, au Mexique, transferts monétaires directs universels (par opposition aux transferts au Pérou et en Uruguay. Toutefois, les comptes publics montrent ciblés) réduit sérieusement la capacité de ces programmes à lutter que l’impôt sur le revenu des particuliers ne représente qu’une contre l’extrême pauvreté. faible part de l’ensemble des recettes fiscales. L’impôt sur le revenu 2 : : Juillet 2012 : : Pleins feux sur les inégalités Figure 2 Couverture des transferts monétaires parmi monétaires, mais en fournissant également des services publics les populations vivant dans la pauvreté extrême gratuits ou subventionnés, en particulier dans les domaines de l’éducation et de la santé. Lorsque l’on tient compte de la « valeur » de ces transferts pour les ménages qui utilisent les services publics d’éducation et de santé, le taux de redistribution augmente de manière significative. La figure 4 illustre l’évolution du coefficient de Gini sur le plan fiscal. Le revenu disponible est égal au revenu du marché diminué de l’impôt sur le revenu et augmenté des transferts monétaires. Le revenu après impôts correspond au revenu disponible moins les impôts indirects. Le revenu final équivaut au revenu après impôts auquel s’ajoute le « revenu » perçu au titre de la santé et de l’éducation publique. Comme nous le constatons, la baisse la plus significative des inégalités est due aux transferts en nature dans les domaines de la santé et de l’éducation. Source : Nora Lustig, et al., document de travail à paraître. Dans les six pays évalués, les dépenses consacrées à l’éducation et à la santé sont progressives. En d’autres termes, la part des transferts, n’existe même pas en Bolivie. En outre, il est impossible d’évaluer en pourcentage du revenu du marché, décroît proportionnellement la progressivité de cet impôt sans avoir accès aux informations au revenu. En réalité, les dépenses consacrées à l’éducation et à la consignées dans les déclarations d’impôt. Les pouvoirs publics santé sont souvent progressives dans l’absolu, puisque les avantages d’Amérique latine devraient envisager de publier régulièrement par habitant diminuent en fonction des revenus. Toutefois, le ce type d’information comme le font, depuis des décennies, les problème majeur ne tient pas à l’accès aux services, mais à leur piètre pays développés membres de l’OCDE. Toute réforme fiscale devra qualité, en particulier pour les pauvres. Ainsi, bien que l’accès à sérieusement examiner le potentiel de redistribution des ressources l’éducation et à la santé soit tout à fait équitable dans les différents issues de l’imposition plus élevée sur le revenu des riches et cette pays de la région, il n’en va pas de même des opportunités. Les démarche passera par la publication des taux d’imposition effectifs services de santé et l’éducation de mauvaise qualité condamnent appliqués actuellement aux revenus les plus élevés. aujourd’hui les enfants pauvres à occuper demain des emplois Les impôts indirects ou les taxes à la consommation (principalement faiblement rémunérateurs. En outre, la qualité inégale de l’éducation la taxe sur la valeur ajoutée ou TV A) sont régressifs, car les pauvres pourrait mettre fin à la résorption très prometteuse des inégalités consacrent une part plus importante de leurs revenus à la consom- observées ces dix dernières années. mation et payent donc, par rapport aux riches, une proportion plus élevée de ce qu’ils gagnent au titre des taxes à la consommation. Un Conclusions élément peut-être plus important encore : dans cinq des six pays L’efficacité du levier fiscal et des transferts pour réduire la pauvreté étudiés, la population des deuxième, troisième et quatrième déciles et les inégalités varie considérablement d’un pays à l’autre en de la répartition des revenus est assujettie à une fiscalité supérieure Amérique latine. Alors que les pouvoirs publics dans les six pays aux avantages dont elle bénéficie dès lors que sont pris en considé- ayant fait l’objet de notre étude ont accentué la redistribution au ration les effets de l’imposition indirecte sur les revenus (figure 3). En outre, les impôts indirects peuvent sérieusement aggraver la situation des populations vivant dans la pauvreté. Par exemple, Figure 3 Évolution des revenus par décile après les transferts au Brésil – même en tenant compte des avantages résultant des monétaires et les impôts directs et indirects transferts monétaires (à l’exception du nouveau programme Brasil Carinhoso) —, les impôts indirects ont plongé dans la pauvreté extrême environ 15 % de la population vivant dans une pauvreté modérée, leurs revenus ayant baissé de 14 % en moyenne5. Toutefois, ce résultat ne tient pas compte de ce que l’État redistribue sous forme d’accès gratuit à l’éducation et aux services de santé comme nous le verrons ci-après. Pour autant, les États souhaiteront éventuellement revoir leurs systèmes d’imposition et de transferts monétaires afin de protéger le pouvoir d’achat des plus défavorisés, c’est-à-dire d’éviter aux populations de tomber dans la pauvreté ou une plus grande pauvreté après acquittement de l’impôt indirect. Combien est redistribué sous forme de dépenses publiques dans les domaines de l’éducation et de la santé ? Les pouvoirs publics redistribuent et améliorent les niveaux de vie, non seulement en procédant à des transferts Source : Nora Lustig, et al., document de travail à paraître. Pleins feux sur les inégalités : : Juillet 2012 : : 3 Figure 4 Imposition, transferts et inégalité (coefficient de Gini) Source: Nora Lustig, et al., document de travail à paraître. cours des 10 dernières années6, celle-ci reste nettement inférieure à Sauf indication contraire, tous les montants en dollars sont exprimés en celle enregistrée dans les pays de l’OCDE, qui sont dotés de systèmes dollars des États-Unis. d’imposition et de transferts monétaires plus redistributifs. Le potentiel de redistribution de l’impôt sur le revenu des Nora Lustig est professeur d’économie latino-américaine (chaire Samuel particuliers est de toute évidence sous-utilisé dans les pays étudiés. Z. Stone), Université Tulane (département d’économie ; Stone Center Bien que progressif, cet impôt représente une faible part de for Latin American Studies et Center for Inter-American Policy and l’ensemble des revenus, certains pays étant même dépourvus d’un Research) ; chercheuse invitée au Center for Global Development and système de recouvrement. Toute réforme fiscale devra, à l’avenir, Inter-American Dialogue. L’auteur exprime ses plus vifs remerciements évaluer le potentiel de redistribution des impôts prélevés sur les à Sean Higgins, Juan Carlos Monterrey et Emily Travis pour leurs revenus les plus élevés. précieuses contributions dans le cadre de cette étude. La possibilité de réduire la pauvreté extrême par la mise en œuvre Notes de programmes de transferts monétaires peut être renforcée en protégeant davantage les populations extrêmement pauvres et en 1 Un impôt est dit progressif lorsque le pourcentage du prélèvement accroissant la valeur des avantages de sorte que les transferts par augmente avec le revenu. En d’autres termes, les riches laissent une bénéficiaire comblent au mieux l’écart de pauvreté. Il s’agira, selon plus grande partie de leurs revenus au fisc par rapport aux pauvres. Un transfert est appelé progressif en termes relatifs (ou absolus) si le pays, 1) d’étendre la couverture des programmes existants et/ou la proportion (ou le montant absolu) reçue décroît en fonction des d’en introduire de nouveaux, et 2) de consacrer globalement des revenus. En clair, les pauvres récupèrent, sous forme d’avantages, ressources plus importantes aux transferts monétaires directs ou de une part plus importante de leurs revenus (en valeur par habitant) cibler plus précisément les bénéficiaires. que les riches. Étant donné que les impôts indirects sont régressifs, les pays latino-américains pourraient revoir leur système d’imposition et 2 Certaines réserves sont de mise. Comme l’analyse présentée ici est fondée sur des données d’enquête auprès de ménages, de transferts monétaires afin de réduire, voire d’éliminer, les effets les informations relatives à l’impôt sur le revenu des particu- indésirables de l’impôt indirect sur le pouvoir d’achat des pauvres. liers présentent le défaut habituel de la sous-représentation Néanmoins, toute réforme devra tenir compte du fait que les recettes des ménages riches. L’incidence de l’impôt d’inflation n’est pas fiscales issues de l’imposition indirecte pourraient bénéficier aux évaluée. Les transferts en nature portent uniquement sur l’édu- pauvres sous forme de biens publics mis à leur disposition. cation et la santé ; les dépenses publiques englobent de nombreux En réalité, les conclusions de notre étude révèlent que les pays autres postes, tels que l’infrastructure, la défense, la police, les latino-américains redistribuent principalement en finançant des subventions aux secteurs agricoles et industriels, dont les réper- dépenses publiques dans les domaines de la santé et de l’éducation. cussions à l’échelle du ménage sont difficiles, voire impossibles Bien que l’inégalité d’accès aux services de base dans ces deux à mesurer. Dernier élément non des moindres : les résultats secteurs ne soit plus un problème majeur dans de nombreux pays, reposent sur une analyse classique des conséquences qui ne tient la qualité très différente des services proposés respectivement aux pas compte des effets sur les comportements, les cycles de vie et riches et aux pauvres reste, aujourd’hui encore, un véritable défi. Les les grands équilibres. L’analyse ne porte pas sur la viabilité macro- pauvres ne peuvent pas bénéficier des mêmes opportunités tant que économique des régimes d’imposition et de dépenses sociales. persistent ces disparités. En outre, les inégalités attribuables aux différentes qualités de 4 : : Juillet 2012 : : Pleins feux sur les inégalités services ne sont pas évaluées. Cependant, les études résumées dans le présent Inégalité des revenus en Europe document comptent parmi les plus détaillées et les plus comparables réalisées et aux États-Unis : Inégalité régionale à ce jour pour les pays de l’Amérique latine. Pour d’autres études d’impact dans cette région du monde, il convient de se ou inégalité sociale reporter par exemple à Breceda, Karla, C Jamele Rigolini et Jaime Saavedra (2008) Branko Milanovic et article est une adaptation des L « Latin America and the Social Contract: petites histoires (« vignettes ») 1.8 Patterns of Social Spending and Taxation » ; es États-Unis sont-ils plus inégalitaires que l’Europe ? Cette et 3.3 du livre de Branco Milanovic Document de travail 4604 de la Banque intitulé « The Haves and the Have-Nots: mondiale consacré à la recherche sur question appelle le plus souvent une réponse affirmative. En effet, A Brief and Idiosyncratic History of Global les politiques. Département Amérique Inequality », Basic Books, 2010. latine et Caraïbes de la Banque, Division les Européens ont la réputation Lutte contre la pauvreté et gestion d’être plus sensibles que les Américains aux économique, Washington : Banque questions liées à l’égalité. Tandis que les mondiale ; Goñi-Pacchioni, J., Humberto Américains mettent l’accent sur l’égalité des entre les classes sociales ; en Europe, López et Luis Servén (2011) « Fiscal opportunités, nombre d’Européens jugent elle est principalement liée au facteur Redistribution and Income Inequality in inacceptables les fortes disparités de salaires géographique. Latin America », World Development, observées outre-Atlantique. Cependant, en L’Union européenne est composée d’un Vol. 39, no 9 (septembre) : 1558-1569 ; 2007, après une ultime phase d’élargissement éventail de pays allant du Luxembourg, Lindert, K., E. Skoufias et J. Shapiro de l’Union européenne (lorsque la Bulgarie l’État le plus riche du monde avec un PIB (2006) « Redistributing Income to the Poor et la Roumanie ont acquis leur statut de par habitant supérieur à 70 000 dollars à and the Rich: Public Transfers in Latin membre), le niveau global des inégalités de parité de pouvoir d’achat, à la Roumanie America and the Caribbean », Document salaire dans l’Union européenne, composée avec un PIB par habitant (ajusté pour tenir de synthèse sur la protection sociale de 27 membres, et aux États-Unis, constitués compte du niveau plus faible des prix no 0605. Washington : Banque mondiale. de 50 États, était très similaire. Dans les deux dans ce pays) de seulement 10 000 dollars cas, le coefficient de Gini est légèrement 3 Lorsque l’on compare différents pays, à parité de pouvoir d’achat. Le rapport supérieur à 40. En règle générale, les il convient d’éviter toute conclusion entre les moyennes est donc de 7 à 1. Il États-Unis sont considérés comme moins hâtive. Certaines des différences peuvent n’est guère surprenant, étant donné la égalitaires que certains pays européens, tels s’expliquer par des niveaux de vie plus répartition relativement compacte des élevés, ou des facteurs démographiques, que la France, l’Espagne ou l’Allemagne, revenus à l’échelon national dans l’Union géographiques et institutionnels qui mais l’inégalité est la même lorsque l’on européenne, que si nous divisons les prévalent dans les pays développés considère l’Union européenne dans son ensemble. populations du Luxembourg et de la membres de l’OCDE, et non seulement Roumanie en groupes représentant chacun par de simples différences d’engagement Cela dit, le fondement des inégalités est très différent de part et d’autre de 5 % des effectifs (les « ventiles »), allant des à l’égard de l’égalité. plus pauvres aux plus riches, le ventile de l’Atlantique. Dans l’Union européenne, 4 La définition de la pauvreté extrême 23 points de Gini sur un total de 40 sont Luxembourgeois le plus pauvre aurait un repose sur le seuil de pauvreté interna- attribuables à l’inégalité – différences des revenu nettement supérieur au ventile de tional de 2,50 dollars par jour à parité de revenus moyens – entre les États membres. Roumains le plus riche. En d’autres termes, pouvoir d’achat. les répartitions des revenus au Luxembourg Aux États-Unis, moins de 5 points de Gini 5 Lustig et Higgins (2012) « Fiscal Incidence, (sur un même total de 40 points) sont liés à et en Roumanie ne se chevauchent jamais Fiscal Mobility and the Poor: A New des différences de revenus moyens entre les puisque la répartition des revenus au Approach ». Département d’économie de États de l’Union. Luxembourg commence là où finit la l’Université Tulane, document de travail En clair, la raison principale des répartition des revenus en Roumanie. Sur 1202. inégalités au sein de l’Union européenne le plan pratique, cette situation révèle que 6 Lopez-Calva et Lustig (2012) indiquent tient aux différences entre ses États tous les Luxembourgeois sont plus riches que la contribution des transferts directs membres : soit ils sont pauvres, soit ils que tous les Roumains. Elle n’est pas aussi à la réduction des inégalités a augmenté sont riches. Aux États-Unis, la cause tranchée, mais est pourtant très semblable dans les années 2000 en Argentine, principale de l’inégalité est que, dans tous lorsque l’on compare le Danemark ou la au Brésil, au Mexique et au Pérou. les États, il y a des riches et des pauvres Finlande (dont les ventiles de populations Lopez-Calva, Luis F. et Nora Lustig, qui, contrairement aux Européens, ne les plus pauvres sont, avec ceux du auteurs (2012) de « Declining Inequality in suivent pas une répartition géographique Luxembourg, les mieux lotis au sein de Latin America: A Decade of Progress? », particulière, mais sont dispersés sur l’Union européenne) avec des pays, tels que Brookings Institution Press, Washington, l’ensemble des 50 États de l’Union. En la Lituanie et la Bulgarie. Par exemple, les et le Programme des Nations Unies pour d’autres termes, l’inégalité des revenus aux Danois les plus pauvres sont plus riches le développement (PNUD). États-Unis s’explique par les disparités que 85 % des Bulgares. Pleins feux sur les inégalités : : Juillet 2012 : : 5 L’inégalité prend une tournure tout à fait différente aux États-Unis. Le rapport entre Figure 1 Inégalité des revenus aux États-Unis et dans l’Union les revenus par habitant de l’État le plus européenne vers 2005 riche (New Hampshire) et de l’État le plus pauvre (Arkansas) n’est que de 1,5 à 1. Les revenus moyens dans les différents États sont tous très proches les uns des autres, comme l’illustre la représentation pratiquement monochrome des États-Unis à la figure 1 — montrant le PIB relatif par habitant des différents États —, contrairement à la variabilité beaucoup plus importante des revenus moyens enregistrés dans les pays membres de l’Union européenne. La concentration des revenus moyens, appelée « convergence », est observée depuis une cinquantaine d’années aux États-Unis. Toutefois, chaque État individuel connaît une situation très inégale. Les coefficients de Gini, à l’échelon de l’État, commencent à 33 points au Dakota du Sud et au Coefficient de Gini (%) Wisconsin (les deux États les plus égaux) Inégal : coefficient supérieur à 35 et vont jusqu’à 45 points au Texas et au Moyen : coefficient égal à 30-35 Tennessee, un niveau pratiquement égal à Égal : coefficient inférieur à 30 celui de l’Amérique latine. De l’autre côté de Données manquantes ou non pertinentes l’Atlantique, l’inégalité varie entre les pays les plus égalitaires comme la Hongrie et le Danemark, dont le coefficient de Gini est d’environ 24-25 points, et les pays les moins égalitaires, tels que la Grande-Bretagne et l’Estonie qui enregistrent 37 points. En d’autres termes, lorsque les États ou les pays sont pris à titre individuel, il ressort que les pays européens très inégalitaires, comme la Grande-Bretagne, pourraient être considérés comme égalitaires d’un point de vue américain. Si la Grande-Bretagne était un État des États-Unis d’Amérique, elle serait le seizième État le plus égalitaire. La figure 2 illustre les inégalités sur les deux continents et se caractérise elle aussi par une couleur foncée pratiquement unie, traduisant une inégalité (coefficient de Gini) élevée, sur l’ensemble des États-Unis, ainsi qu’une plus grande variabilité et des coefficients généralement plus faibles dans les pays de l’Union européenne. Aux États-Unis, l’inégalité est directement liée à l’individu ou la classe sociale tandis que dans l’Union européenne, il s’agit d’une question de géographie ou de pays. Par conséquent, les stratégies visant à résoudre les problèmes d’inégalité et de pauvreté doivent également être différentes. Aux États-Unis, elles doivent cibler les pauvres indépendamment de l’endroit où ils vivent tandis que dans l’Union européenne, les politiques sociales (appelées politiques de Source : Données sur la distribution des revenus dans le monde, Banque mondiale. 6 : : Juillet 2012 : : Pleins feux sur les inégalités « cohésion ») doivent viser les pays pauvres Figure 2 Niveaux de revenu, PIB par habitant aux États-Unis (ou des régions comme le Mezzogiorno dans et dans l’Union européenne, 2008 le sud de l’Italie), car ils abritent un nombre disproportionné de nécessiteux. Des inégalités marquées entre des régions au sein desquelles les inégalités sont faibles sont également observées dans certains pays européens. En Italie, pays aux inégalités régionales notoires, l’écart entre la région la plus riche (le Val d’Aoste dans le nord, à la frontière suisse) et la plus pauvre (la Calabre dans le sud-est du pays) est de 3 à 1. En Espagne, pays qui n’échappe pas aux tensions régionales, l’écart de est 1,7 à 1 entre Madrid, la région la plus riche, et l’Estrémadure, la région la plus pauvre. Il est intéressant de constater que, même si les inégalités de revenus des particuliers dans les républiques de l’Union soviétique et de la Yougoslavie étaient faibles à l’époque du communisme, les niveaux de Niveau du PIB par habitant revenus entre ces différentes entités étaient Riche : 125 % de la moyenne aux États-Unis et dans l’Union européenne très hétérogènes. Les faibles inégalités Moyen : entre 75 % et 125 % de la moyenne aux États-Unis et dans l’UE de revenus des particuliers s’inscrivaient Pauvre : moins de 75 % de la moyenne aux États-Unis et dans l’UE dans le cadre de différences substantielles Données manquantes ou non pertinentes entre les revenus moyens dans chacune des républiques. Cela implique que dans chaque république, l’inégalité des revenus des particuliers devait être minime. L’Union soviétique était composée de 15 républiques. En 1991, au moment de son éclatement, l’écart exprimé par le PIB par habitant entre la république la plus riche (la Russie) et la plus pauvre (le Tadjikistan) était de 6 à 1. Quelle est la situation la plus avantageuse ? Est-il préférable d’avoir des populations à faible revenu concentrées ou dispersées sur le plan géographique ? De toute évidence, les grandes disparités de revenus moyens contri- buent rarement à la réussite d’une union, en particulier lorsqu’elles s’ajoutent à d’autres caractéristiques propres à des populations déterminées, telles que l’origine ethnique, la langue, la culture et l’histoire. L’écart entre les revenus ainsi que les autres types d’écart se renforcent mutuellement. Transposé dans le contexte des États-Unis, c’est comme si l’écart de revenus qui accentue actuellement les différences raciales était également concentré sur le plan géographique, les populations des États les plus pauvres étant principalement afro-américaines et celles des États les plus riches presque exclusi- vement caucasiennes. L’effondrement des républiques communistes a été provoqué en grande partie par l’incapacité des autorités communistes — en dépit de la mise en Source : Indicateurs de développement de la Banque mondiale (2008) et Bureau du recensement œuvre d’une stratégie efficace pour contenir des États-Unis (2008). Pleins feux sur les inégalités : : Juillet 2012 : : 7 et atténuer les inégalités entre les citoyens Portugal, la Grèce et l’Irlande ont rejoint l’Espagne et du Portugal, par rapport à ceux — de réduire les très grandes disparités de l’UE, ils étaient pauvres par rapport à la de l’Allemagne, sont aujourd’hui d’environ revenus, héritées de longue date, entre les moyenne des autres pays de l’Union. En 10 points de pourcentage supérieur à ce qu’ils différentes entités membres. 1986, quand le Portugal a acquis le statut étaient lorsque les deux pays ont rejoint Les pères fondateurs de l’Union de membre, son PIB par habitant était de l’Union en 1986. Si la crise se poursuit et européenne étaient conscients de 45 % inférieur à la moyenne des pays de que ses conséquences continuent à se faire l’impossibilité de maintenir, à long terme, l’Union. Vingt ans plus tard, il n’est plus sentir de manière disproportionnée dans une union de pays très inégaux sur le que d’un tiers inférieur à cette moyenne les pays les plus pauvres, certains bénéfices plan économique et, par conséquent, les (plus exactement la moyenne des pays du rattrapage pourraient alors être perdus stratégies en place visent depuis des années d’Europe occidentale qui faisaient partie et l’avenir de l’Union pourrait sembler plus à promouvoir la croissance des membres de l’Union lors de l’adhésion du Portugal sombre qu’il ne l’était il y a quelques années. les plus pauvres. En ce qui concerne la en 1986). Ce rattrapage a bien évidemment Sauf indication contraire, tous les montants en réduction des inégalités régionales, l’Europe subi un revers durant la crise récente, les dollars sont exprimés en dollars des États-Unis. est en effet parvenue à augmenter les pays membres les plus pauvres ayant été plus revenus des pays les plus pauvres au moment durement touchés. Toutefois, la tendance Branko Milanovic est économiste principal à la de leur adhésion. Lorsque l’Espagne, le ne s’est pas inversée : les revenus relatifs de Banque mondiale. La série Pleins feux sur les inégalités a pour but d’enrichir le débat public sur l’équité, l’inégalité des chances et la mobilité socioéconomique. On y trouve des articles rédigés par des membres du personnel de la Banque mondiale ainsi que par des chercheurs et décideurs de la communauté du développement en général. Les points de vue et interprétations exprimés dans les articles n’engagent que leurs auteurs et ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la Banque mondiale, de ses Administrateurs ou des pays qu’ils représentent. La série Pleins feux sur les inégalités est protégée par le droit d’auteur et ne peut être reproduite sans attribution appropriée de la source. Comité de rédaction : Pedro Olinto (rédacteur Rédactrice : Mary Anne Mulligan en chef), Jaime Saavedra, Francisco Ferreira, Production : Anna Reva Luis-Felipe Lopez-Calva, John Newman et Gabriel Demombynes Banque mondiale